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Chine, art et sciences
Li Na, le 35 mai
La connaissance incarnée
Jeudi 19 mai
Le grand bond en arrière
Disparition
Spéculations
Modules et production de masse
Internet et la Chine
À quoi bon ?
Mes sms en chinois
Cinq kilomètres au sud du Yangtse
Laboratoire + atelier = cuisine ?

 

Pierre-Philippe Freymond
notes

 

note n° 13
21 juin 2011

Chine, art et sciences

Place Tienanmen

J’ai beaucoup travaillé ces dernières années entre art et sciences (occidentales), et cela a fini par devenir compliqué. Le territoire situé entre les deux me semble encombré de nombreux malentendus, de représentations approximatives, de désirs contradictoires et de rendez-vous manqués.
En réalité, ce qui m’intéresse dans l’art est plutôt au-delà de l’art, comme ce qui m’intéresse en science serait au-delà des sciences. Mais à prendre l’un pour l’au-delà de l’autre, j’ai fini par me sentir enfermé dans une sorte de confusion.
Les rapports entre la Chine et l’Occident sont eux aussi encombrés de nombreux malentendus, de représentations erronées et de désirs contradictoires. Là aussi, la distance culturelle est considérable et laisse place à de vastes étendues impensées, comme suspendues.
Ces deux situations pourtant très différentes présentent donc des analogies. Je me suis intéressé à la Chine (entre autres) pour expérimenter de l’intérieur comment l’une pouvait m’aider à comprendre l’autre.

* L'art de penser, conférence de Michel Foucault, 1966

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note n° 12
8 juin 2011

Li Na, le 35 mai

Place Tienanmen

Li Na est une joueuse de tennis chinoise (de Wuhan). Elle vient de gagner le tournoi de Roland-Garros, devenant la première joueuse asiatique à atteindre ce niveau.
Son parcours est particulier, puisqu'elle s'est beaucoup battue pour réussir à s’extraire du système quasi-soviétique du sport chinois. Après sa victoire, elle n’a donc pas brandi un drapeau chinois en pleurant de joie, ni remercié sa patrie. À la place, elle a produit un discours un peu étrange où elle a remercié ses proches et souhaité un bon anniversaire à une amie. Or sa victoire a eu lieu le quatre juin, date d’un tout autre anniversaire, dont la célébration est ici interdite.
Dans ce grand pays, pour des raisons non seulement politiques mais aussi culturelles, c’est souvent l’allusion qui porte le sens.

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note n° 11
1er juin 2011

La connaissance incarnée

lLboratoire de biologie

Avant d’être un artiste, j’ai passé quelques années dans la peau d’un scientifique. J’ai souvent entendu dire presque comme un reproche (dans le monde de l’art), que les scientifiques doutent de tout. C’est certainement vrai, puisque le métier de chercheur consiste bien à faire travailler le doute. Mais pas de n’importe quelle manière : douter réellement de tout est une impossibilité logique. Il faut pouvoir s’appuyer sur quelque chose, mais quoi et comment ?
C’est un peu comme apprendre à faire du vélo: cela nécessite non pas des explications, mais un apprentissage.
Le mien en sciences, s’est construit comme celui de n’importe quel chercheur, en deux temps. Le premier est théorique, accompagné d’une pratique élémentaire, de nature démonstrative. Cela prend quelques années pendant lesquelles il s’agit d’intégrer un corpus théorique important, dont la complexité nécessite de travailler d’abord séparément différentes disciplines que l’on finit par relier les unes aux autres. À ce stade, on a une vision de la science formée d’un ensemble de représentations interconnectées plus ou moins équivalentes et assez figées, comme un puzzle, en deux dimensions.
La capacité à entrer dans la troisième (et la quatrième) dimension, c'est à dire à évaluer la pertinence d’une théorie par rapport à une autre s’acquiert dans un second temps : l’apprentissage change alors radicalement de nature et passe par une immersion dans la pratique. Comme tout le monde, j'ai vécu quatre à cinq ans à un rythme de soixante à septante heures de travail par semaine, week-ends compris, presque sans vacances. À ce régime, on ne pense plus qu’au travail, jour et nuit. Tous les chercheurs vous raconteront des histoires d’expériences vues en rêve, ou de solutions trouvées le matin sous la douche (on trouve rarement une bonne idée assis à son bureau).
Je me souviens encore des six mois qu’il m’a fallu pour être capable d’isoler avec certitude un fragments d’ADN dans une petite goutte de vingt microlitres au fond d’un tube en plastique. La goutte en question ressemble à une goutte d’eau, et je vous assure que l’on ne voit rien, mais j’ai appris à savoir presque à coup sûr si cette goutte contenait quelque chose ou pas. Rien d’exceptionnel à cela, si ce n’est que ce savoir n’est pas un savoir théorique mais pratique et qu’il se transmet de personne à personne, au sein d’un groupe social qui encadre votre apprentissage. De la même manière que quelqu’un tenait le vélo lorsque vous appreniez à pédaler. Et comme pour le vélo, il y a peu d'explications et beaucoup d'expérimentation.
Or ce qui se transmet n’est pas seulement un savoir-faire, mais aussi un savoir-penser. Je ne sais pas bien comment décrire cela, mais la manière de penser est transformée en profondeur par répétition de ce genre d’expérience, et en laboratoire, cela se répète presque tous les jours, jusqu’à caractériser un mode de fonctionnement. Or l’acquisition de ces connaissances implique un référent psycho-physiologique qui reste hors-champ : l’expérience corporelle du chercheur, ce que d’autres appelleraient un savoir incarné.
J’ai l’impression qu’en Occident, nous savons très bien décrire de manière critique la première étape de l’apprentissage, tout ce qui relève de la dynamique des idées, mais très mal la deuxième. Lorsque l’on demande aux scientifiques de s’exprimer sur leur mode de fonctionnement, ils produisent le plus souvent un discours théorique préformaté référé à la théorie de la réfutabilité de Karl Popper (*). Je ne suis pas un philosophe, j’ai juste expérimenté tout cela de l’intérieur, et je dois dire que peu de choses se passent de la manière idéalisée décrite par Popper. D’où vient ce décalage ?
La culture chinoise a développé un mode de fonctionnement où la théorie et la pratique, l’abstrait et le concret, ce que nous appellerions le corps et l’esprit, sont organisés dans des rapports différents de ceux dont nous avons l’habitude en Occident. Malgré la violence de son histoire passée et présente, le vécu corporel continue à jouer un rôle important en Chine, et les discours sur son fonctionnement sont omniprésents.
Or depuis quelques années, le gouvernement chinois investi massivement dans les domaines scientifiques. Au point qu’en termes absolus, c’est aujourd’hui en Chine que l’on trouve le plus grand nombre de chercheurs. Le paysage universitaire y est en état de transformation accélérée, et de nombreux secteurs de recherche atteignent un degré d’efficacité de plus en plus élevé (*). En sciences, l’accent est mis sur des domaines où les infrastructures sont plutôt légères tout en possédant un très fort potentiel de développement, tel que les super-calculateurs, la biologie ou la génomique.
Si ces efforts aboutissent à des résultats, de quelle manière l’idée que nous nous faisons de la science et de la connaissance s’en trouvera-t-elle transformée (pour ne parler que de cela) ?

* Contre la méthode, esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Paul Feyerabend, 1975
*
Rapport de l'UNESCO sur la science 2010

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note n° 10
21 mai 2011

Jeudi 19 mai

Pont sur le Yangtse

L’intérêt d’habiter dans des centres un peu éloignés du pouvoir, c’est qu’il s’y passe des choses difficilement imaginables à Beijing ou Shanghai. Jeudi passé, Fang Binxing, détesté des internautes pour être le cerveau de la grande muraille du web chinois, le système de censure « le plus sophistiqué au monde », est venu donner une conférence à l’Université de Wuhan. Cela s’est terminé par un lancer d’œufs et de chaussures.

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note n° 9
2 mai 2011

Le grand bond en arrière

Wuhan

À Beijing en 2007, on m’expliquait que la montée en puissance du dispositif de surveillance policière était liée aux jeux olympiques qui approchaient, et qu’ensuite la tension se relâcherait. Mais c’est le contraire qui s’est produit. La grande paranoïa sécuritaire de ces derniers mois a donné une nouvelle dimension au phénomène. Est-ce pour autant, comme l'écrit Nicholas Kristof, « Le grand bond en arrière » ?
En 2007 on m’expliquait aussi que les entreprises occidentales implantées en Chine avaient comme points de repère les jeux olympiques et l’exposition universelle de Shanghai, et qu’après ce serait l’inconnu. Il est surprenant pour nous d’imaginer que des événements de ce genre, somme toute importants mais pas essentiels, puissent avoir été de tels moteurs pour tout un pays. C’est pourtant le cas, et si après vient l'inconnu, nous y sommes.

* Great Leap Backward Nicholas D. Kristof, The New-York Times, april 27, 2011

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note n° 8
15 avril 2011

Disparition

Caochangdi, atelier Ai Weiwei

Début avril, en marchant dans la rue à Canton, j’ai soudainement vu le visage d’Ai Weiwei s’afficher sur les téléviseurs dans la rue. Mais ce n’est qu’en rentrant chez moi quelques jours plus tard que j’ai appris son arrestation. Cela a été un choc, et en même temps la confirmation de l’impression persistante de dégradation de la situation politique et sociale à Beijing.
Ai Weiwei semblait intouchable, d’une part à cause de sa visibilité internationale, d’autre part à cause de son statut social, qui en Chine le place largement hors du commun.
J’ai eu la chance de pouvoir passer six mois en 2007 dans un atelier construit par lui à Caochangdi, à côté du sien et je l’ai rencontré plusieurs fois, il préparait alors son intervention à la Dokumenta. Son arrestation souligne l’évolution dramatique des conditions de travail des artistes en Chine, et au-delà, de tous ceux qui défendent ouvertement une autonomie de la pensée. Le résultat est désastreux et donne l’impression d’un gâchis extraordinaire.
À l’heure où le monde arabe est en ébullition, la stratégie semble être d’étouffer dans l’œuf toute velléité de revendication politique pour maintenir à tout prix une stabilité sociale.
D’un autre côté, il faut savoir que pour beaucoup de chinois, la question des dissidents est secondaire, c’est le développement économique qui les préoccupe avant tout. La Chine est une grande puissance pauvre, les millions de personnes qui quittent chaque année des conditions de vie minimales ne pensent qu’à une chose : ne pas y retourner.

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note n° 7
26 mars 2011

Spéculations

Wuhan

Dans le monde communiste moderne, il n’y a pas d’assurances sociales. Aucune assurance en cas de maladie, d’accident, ni rien ou presque pour la retraite. L’une des premières choses que font donc les chinois qui commencent à gagner un peu d’argent, c’est de le mettre de côté, en prévision des coups durs. L’épargne mobilise des capitaux énormes en Chine. Mais comme partout, l’inflation grignote les bas de laine, et il s’agit de placer son argent de manière à ce qu’il rapporte un minimum, voir plus.
C’est cette situation qui explique que lorsque vous vous promenez dans une zone d’habitation récemment construite, une partie importante des appartements restent inhabités, voir inachevés (la pose de l’appareillage, cuisine, wc et même portes et fenêtres sont souvent au bon vouloir du futur locataire). L’immobilier sert au placement spéculatif, assez rentable pour ce que j’en ai vu. Et cela produit d’étranges paysages.
Dans le domaine de l’art contemporain chinois, un phénomène analogue se produit. Les riches collectionneurs étrangers s’étant envolés, l’adaptation du marché se fait en direction des nouveaux collectionneurs chinois, qui à leur tour rêvent à la fois de culture et de placements rentables. Les capitaux sont bien là, mais toute la difficulté tient à un malentendu fondamental sur la nature de l’opération à effectuer : ce que nous appelons en Occident « art contemporain chinois » était essentiellement un produit destiné à l’exportation, inscrit dans une spirale spéculative où la projection de catégories occidentales a joué un rôle dominant. Au final, la résonance dans la culture chinoise contemporaine est quasi-nulle. Ou elle relève, comme c’est la tendance partout, du design, c’est-à-dire de formes vides, sans contenu, disponibles.

*Is Art History Global ? edited by James Elkins, 2007

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note n° 6
16 février 2011

Modules et production de masse

Compressions en plâtre

La production de masse est en Chine un phénomène très ancien, des objets d’art ont été fabriqués en grande quantité depuis l’Antiquité. Pour répondre aux exigences de ce mode de production, la culture chinoise a développé très tôt des stratégies et une pensée basées sur la notion de système modulaire (*). Dans cette perspective, on adapte les objets aux fonctions non pas en produisant continuellement de la nouveauté comme nous le faisons en Occident, mais en (re)combinant un petit nombre d’éléments tous semblables de manière à obtenir les diverses fonctions souhaitées.
C’est par exemple le cas en architecture : en Europe, dans l’idéal chaque construction est unique, adaptée à un usage et un contexte précis : si ce n’est pas le cas, cela nous paraît problématique, et nous le jugeons négativement. Dans l’imaginaire collectif chinois au contraire, un bâtiment n’est que la déclinaison localement adaptée d’un modèle unique. Dans cette perspective, c’est le modèle qui est important et non sa déclinaison. Cela donne une impression de répétition remarquable sur de très grands territoires, et un point de vue radicalement différent sur la notion de conservation du patrimoine.
La valeur première est l’adaptabilité.
Le système complexe de l’écriture chinoise est l’exemple par excellence d’un système modulaire (peut-être même le fondement psychosocial de ce mode de fonctionnement). Les quelques 50'000 caractères qui la constituent sont en effet le résultat de combinaisons obtenues à partir d’un répertoire d’environ 200 composants. Or ce qui personnellement me passionne, c’est la dimension bricolée de cette combinatoire : elle ne suit pas une logique systématique, mais des logiques variées ajustées les unes aux autres et qui coexistent dans le résultat final. Non pas que ce dernier soit mal défini ou flou : les caractères chinois sont au contraire très précisément définis, au point que leurs structures se sont maintenues à l’identique depuis plus de deux mille ans. La méthodologie relève plutôt d’un processus d’adaptation-sélection fonctionnelle, et c’est sur ce type de logique que l’attention est portée en Chine.
En Occident, on semble avoir voulu abréger le processus de création en l’accélérant, l’ambition étant de créer du neuf : la créativité se réduit à la nouveauté. C’est sur ce genre d'idée que fonctionne le monde de l’art contemporain occidental, probablement repris du paradigme économique, lui-même repris du paradigme scientifique.
Au contraire, dans la culture chinoise aujourd’hui encore, reproduire une même chose relève de la créativité. L’idée est que le changement (mutation) émerge de la répétition. Au-delà de la standardisation des unités (modules), donnant une impression de parfaite duplication, on trouve en réalité de petites différences permettant de rendre les pièces uniques. La créativité s’exerce donc au niveau de l’attention portée à l’imperfection, presque intentionnelle, obtenue dans le cadre d’une activité tendue vers la répétition.
Comme je suis à la fois artiste et biologiste, une telle idée me fascine : les recherches en biochimie et en génétique durant ces quarante dernières années décrivent une logique fonctionnelle du même ordre: la répétition massive, la mutation et le bricolage sélectif sont au coeur de tous les processus vivants.

* Ten Thousand Things : Module & Mass production in China, Lothar Ledderose, 2001

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note n° 5
2 février 2011

Internet et la Chine

Monument numérique

On s’intéresse assez facilement (dans une perspective positiviste) à la manière dont une technologie transforme le réel, moins à la manière dont elle transforme en retour ses utilisateurs. Je m’intéresse à Stiegler et Simondon pour cela (*).
Juste en dessous de chez nous se trouve l'une des plus importantes rue de Chine spécialisée dans la vente de matériel informatique à destination des centaines de milliers d'étudiants alentours. Les stands bourrés d’électronique se côtoient étage après étage, building après building jusqu’au vertige. On peut mesurer ici à quel point la révolution numérique joue un rôle phénoménal, entraînant un développement sans précédent de l'internet chinois, qui malgré une surveillance importante, devient un espace de discussion tellement intense que son ampleur dépasse toute tentative de contrôle. Or dans ce pays qui n'a jamais connu (malgré toutes les révolutions) autre chose que l'autoritarisme violent, la notion même de plate-forme de discussion est un phénomène en soi. On mesure difficilement en Occident cet effet-là : nous ne savons voir que les tentatives (bien réelles) que fait le pouvoir pour essayer de contrôler cette énergie. Mais il n'y a probablement pas de retour possible.

* L'individu et sa genèse physico-biologique, Gilbert Simondon, 1964
* Temps et individuation technique, psychique, et collective dans l’oeuvre de Simondon, Bernard Stiegler, 1994
* Economie libidinale sur Ars Industrialis

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note n° 4
29 janvier 2011

À quoi bon ?

Miroirs publics

Vouloir être un artiste vous met régulièrement dans des situations pénibles. Seule consolation pour moi, vouloir être un scientifique fait de même, un degré de liberté en moins.

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note n° 3
15 janvier 2011

Mes sms en chinois

Hanzi numériques

Malgré mon niveau très débutant, je tape plus vite mes sms en chinois que dans ma propre langue ! La technologie d’aide à l’écriture en chinois est remarquablement efficace : l’écriture des caractères, mal adaptée aux précédentes techniques de transmission de l’information, ne pose plus aucun problème dans le monde numérique. Or ce sont bien des traits de pinceaux qui s’affichent sur mon écran. Quelque chose comme de la peinture, avec tout le potentiel d’expressivité contenue que cela suppose.

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note n° 2
22 décembre 2010

Cinq kilomètres au sud du Yangtse

Le pont à deux étages

Wuhan, Central China, 武汉华中师范大学, une année d’étude intensive de la langue chinoise. L’histoire qui m’a amené ici est un peu sinueuse, comme souvent avec la Chine.
Début 2007, j’ai passé six mois dans une résidence pour artistes à Beijing. Je ne suis pas un habitué de ce genre de chose, mais la Chine m’attirait. L’art contemporain chinois était en pleine ébullition, mais au-delà de cette poussée de fièvre spéculative, c’est la notion d’art contemporain non-occidental qui m’intéressait, et plus précisément cette étrange définition de l’art par la négative.
Il faut peut-être que je m’explique : j’avais pour ma part (et j’ai toujours) l’impression de venir de la partie américanisée du monde, c’est-à-dire d’un espace culturel marqué par l’expérience anglo-saxonne des années septante. J’étais adolescent durant ces années-là et j’ai vécu de l’intérieur, sans bien m’en rendre compte, ce moment marqué par l’invention, la découverte, pour tout dire, la nouveauté. Trente ou quarante ans plus tard, les sources vives sont taries depuis longtemps, le pragmatisme globalisé a remplacé l’utopie, et la pensée post-moderne a engendré une génération de déconstructivistes damnés pour n’avoir pas connu la rigidité des structures auxquels ces efforts révolutionnaires s’appliquaient (*).
Je cherchais une distance. Un ami sinologue m’avait introduit à la Chine contemporaine. Cet immense espace semblait un monde qui par un violent court-circuit de l’histoire, n’était pas passé par la modernité. Je voulais en savoir plus. Après six mois passés à Beijing dans ma (très belle) cage dorée, je me suis rendu compte que rien ne serait vraiment possible sans entrer dans la langue elle-même : cela semblait la clé de toute chose, à la fois la barrière à franchir et l’accès essentiel à la culture.
De retour en Suisse, je me suis donc mis à l’étude du chinois. Puis les choses se sont emballées, ma compagne, également plasticienne, s’est prise de la même passion et a entamé une formation en sinologie à l’Université de Genève. Après deux ans, nous avons tous deux obtenu une bourse pour une année d’étude en Chine, elle comme sinologue, moi comme artiste. Voilà comment on se retrouve au bord du Yangtse, à contempler les ponts.

* Nous n'avons jamais été modernes, Bruno Latour, 1991

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note n° 1
4 décembre 2010

Laboratoire + atelier = cuisine ?

Cailloux HP

Décembre 2010, il fait doux dehors, je suis en Chine et je démarre un blog. Cela fait longtemps que je cherche à rendre visible un lieu d'élaboration. Préformaté, hybride et délocalisé, le blog est une forme qui m'intéresse. Un laboratoire, un atelier, une cuisine.

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